Le billet du Prieur
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LE BILLET DU PRIEUR

Billets anciens

Une année de la Parole de Dieu.

C’est le thème proposé par les évêques de Belgique, qui prolongera le synode des évê-ques à Rome en septembre sur le même sujet. Ce sera aussi notre thème d’année à Clerlande.


Vous êtes ainsi tous conviés à rejoindre les frères au cœur de leur vie monastique dans la lecture quotidienne, en commun et en privé, des Ecritures Saintes et dans l’écoute de la Parole de Dieu qu’elles nous délivrent.


Lire les Ecritures pour écouter la Parole.


Jean-Louis Chrétien a écrit que « la présence de la Parole toute-puissante dans le Livre qu’est la Bible est une présence humiliée, comme une perpétuelle descente de Dieu vers nous. » Le Livre nous est livré, comme Jésus a été livré, c'est-à-dire offert à nos risques et périls. Nous pouvons le laisser sur un rayon de nos bibliothèques ou le garder à notre chevet, l’ouvrir ou le laisser fermé. Dieu peut nous parler ou rester muet à notre gré, comme on pou-vait écouter Jésus, boire ses paroles, se laisser traverser par le souffle de ses appels, ou s’éloigner, le refuser, et finalement le rejeter.


Il faut bien dire aussi que le Livre n’est pas facile et que le lire requiert de notre part un patient travail d’étude. Parce qu’il est inséparablement divin et humain, il nous oblige au lent détour par d’autres langues, d’autres cultures, et à la reconstitution de sinuosités histori-ques lointaines. Parce que le Livre est humain, sa composition s’est élaborée dans des contex-tes multiples, circonscrits, déterminés, tout comme Jésus et apparu en juif de Galilée, dans un minuscule canton de l’empire romain. Mais parce que le Livre est divin, il parle toujours aux simples, même à ceux qui ne savent pas en étudier la complexité, comme Jésus continue à faire des pauvres ses amis et ses prophètes.


Aimer ce Livre, c’est tenir toujours ensemble l’humain et le divin, comme Jésus lui-même révèle Dieu en devenant notre frère, si proche et si grand. Pour nous donc, cette année peut être indissociablement un temps d’étude, de patientes approches des Ecritures, et un temps pour écouter ce que le texte nous inspire, comment il nous parle, avec toutes ses aspérités qui nous déconcertent et nous provoquent, et finalement comment nous lisons nos vies comme nous les avons écrites, avec nos incertitudes, nos questions, nos convictions, et cette droite simplicité qui fait notre fidélité.


Écouter la Parole de Dieu avec humilité et disponibilité, c’est nous incliner à écouter les paroles des autres autour de nous et le bruit du monde.

fr. Bernard






Corps défigurés, corps transfigurés (6 août : la transfiguration du Seigneur)

En plein été, la fête de la Transfiguration est chère au cœur des moines, parce que ce mystère exprime la visée du propos monastique dans sa pointe la plus fine.



Jésus emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, ces trois-là seulement, à l’écart, sur une haute montagne, et il est transfiguré, comme irradié de lumière devant eux. Pouvons-nous oser penser que nous autres, moines, nous sommes les quelques-uns que le Christ convie à venir avec lui pour le contempler dans sa lumière ? Nous savons bien que beaucoup d’autres y sont aussi appelés, mais c’est un des aspects de notre vocation particulière que d’être conduits à l’écart pour une vision, une contemplation.



Est-ce bien sur une haute montagne ? S’agit-il de nous élever, de prendre de la hauteur ? Ou bien de descendre au cœur de nous-mêmes ? Les deux images, la montée et la descente, se complètent. Mais lorsque nous descendons en nous-mêmes, nous sommes confrontés à tous nos remous intérieurs, à nos brumes, nos angoisses, nos infirmités, tout ce qui nous défigure précisément, le contraire d’une transfiguration. Et le moine fait durement l’expérience de ce regard sur lui-même sans complaisance, un regard qui consent à la vérité de soi-même, et donc au combat avec soi-même. En grec, le combat, c’est l’agonie. Et ce sont les trois mêmes disciples à qui le Christ a voulu montrer son visage défiguré en son agonie. Le moine entre souvent et longuement en combat avec la part obscure de lui-même, son mal et sa misère, sa volonté mauvaise, ses langueurs et ses blessures. Il y faut une ascèse qui vérifie la vigueur de notre acquiescement à une conversion. Benoît aime à parler du moine combattant avec les fortes armes de l’obéissance.



Mais autant notre propos de conversion doit être gardé ferme, autant nous sommes aussi habitués à endurer de cuisantes défaites. La vie commune nous apprend, et d’abord chacun pour lui-même, que nous ne changeons pas beaucoup par nos propres forces. Nos caractères demeurent, comme ce que nos histoires personnelles ont imprimé en nous et que trahissent si souvent nos réactions et nos travers. L’effort ascétique peut alors devenir épuisant. Nous pouvons nous barder de préceptes, de conseils, de rappels, qui sont sûrement indispensables en raison de notre faiblesse, mais qui ne dilateront pas nos cœurs.



Et puis, nous n’avons pas à peindre notre propre image, à sculpter notre statue, par retouches successives et indéfinies. C’est un travail désespérant. Nous regardons plutôt une autre image, celle du Christ dans l’Évangile, et c’est elle qui nous illumine, à la mesure de notre désir de le voir, pour devenir des images d’Évangile.



Il faut qu’une lumière brille dans nos obscurités. Il faut se tenir à l’écart, monter vers la lumière, contempler le visage rayonnant du Christ ressuscité et nous laisser irradier en nous offrant à sa lumière. Aucune ascèse n’a de sens, ni d’effet, si la pointe de notre recherche et ce qui la soutient n’est pas ce désir de contempler la face du Christ. Le visage découvert, dit Paul (2 Co 3, 18), le visage offert, nous contemplons le visage du Christ dans l’Évangile de la gloire, et nous réfléchissons sa gloire comme des miroirs, nous sommes transfigurés nous-mêmes en son image. C’est l’Esprit qui opère cette lente irradiation de nos cœurs et de nos visages, l’éclaircissement de notre regard. Il n’y faut alors pas d’autre ascèse que notre patiente assiduité à recevoir la parole des prophètes, comme le rappelle Pierre (2 P 1, 19), et à scruter l’Évangile du Seigneur. C’est la besogne du moine, le seul secret de son art, et si elle fait défaut, sa vie est terne et somme toute insignifiante.



Vient toujours, et chaque jour, le moment où il faut descendre de la montagne, aller avec le Christ sur nos chemins d’humanité, et comme sur lui, déferlent sur nous toutes les maladies et les infirmités. Nous contemplons alors dans les larmes l’humanité défigurée par la violence et la haine, si présente dans la prière quotidienne des Psaumes, les visages fermés, durs, de la malveillance, les corps souffrants, pantelants, tous ces corps meurtris sur lesquels Jésus s’est penché, qu’il a touchés, avant que son corps à lui ne soit pendu dans le sang.



Nous contemplons cette humanité, et la nôtre propre d’abord, avec l’infinie compassion du cœur du Père. Mais nous nous obstinons aussi, et dans le même temps, à regarder l’humanité transfigurée par la bonté, l’inépuisable générosité, les visages radieux quand le sourire traverse les larmes, les corps lumineux de ceux qui s’aiment et de ceux qui prient, les visages paisibles des vieillards.



C’est à l’écart, sur la montagne, que nous pouvons entendre la voix du Père qui nous murmure : « Toi aussi, tu es mon fils bien-aimé, tu as tout mon amour. » Et en descendant pour reprendre le chemin quotidien, quand nous rencontrons le visage de l’autre, défiguré, transfiguré, la même voix nous dit : « Lui aussi est mon enfant d’une manière unique ; reçois-le comme ton frère. »



Frère Bernard









Pentecôte pour tous les temps


Il fallait que Jésus parte pour que l’Esprit vienne.

Il fallait que l’Esprit vienne pour que nous soyons le Christ en ce monde, qu’il parle maintenant avec nos bouches, qu’il regarde avec compassion ou avec colère avec nos yeux, qu’il touche avec nos mains pour consoler et guérir, qu’il appelle par nos vies à se lever pour aller au-delà.

À nous maintenant de faire courir l’évangile dans le monde.

Nous sommes à la croisée d’un Occident aux prises avec les rudes questionnements de sa post-modernité, des peuples arabo-musulmans meurtris par nos guerres et traversés par des courants incertains, des peuples d’Asie aux portes du commerce mondial, des peuples d’Afrique au développement improbable, de ceux d’Amérique latine qui veulent prendre leur place.

C’est dans ce monde là que nous sommes en Pentecôte. L’Esprit fait éclore l’Eglise là où des disciples sont rassemblés dans la ferveur, reprenant ensemble les Saintes Ecritures pour y trouver le sens et le désir, pour que l’évangile soit lancé ailleurs, avec la même fragilité et la même puissance que pour Jésus, avec les mêmes échecs, les mêmes persécutions, et toujours l’irrésistible avancée.

C’est Pentecôte dans l’aujourd’hui du monde. Il faut le reconnaître, et s’y offrir, refuser de laisser dire et de laisser faire. Nous sommes en charge d’une parole et d’une action.

Frère Bernard





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« Va dire à mes frères… »
$(Billet Pâques 2008)

Elle y avait déjà couru, la Marie, vers les frères, mais pour leur dire : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis. »

Ce message inquiet, essoufflé, c’est encore le lourd message au cœur de beaucoup de croyants, message triste de ceux qui ne savent plus trop où est leur Seigneur. On nous l’a enlevé. On ne sait plus. La joyeuse nouvelle de sa résurrection ne passe plus. Est-ce la foi elle-même qui est au tombeau ? Le tombeau s’est-il lourdement refermé sur du vide ?

Cette inquiétude si pesante pour tant de chrétiens, cette angoisse même que nous dévoile aujourd’hui le visage pourtant si souriant de Mère Teresa, vont-elles bloquer le message pascal ?

Mais le message pascal n’est-il pas d’abord celui de l’homme en croix, le jeune Dieu nu pendant lamentablement au gibet ? Voici l’homme. Voici Dieu. L’homme anéanti par la violence de la haine, victime manifestant l’horreur du péché de l’humanité. Dieu livré jusqu’à l’extrême pour dire l’amour au plus noir de la détresse. Le jeune Dieu ressuscité n’a pas terrassé ceux qui l’ont tué, il ne s’est pas laissé prendre à son tour dans le cycle infernal de la vengeance. Il s’est arraché à la mort dans une infinie douceur. « Paix à vous. Va dire à mes frères : Mon Père est votre Père. Vous êtes fils et frères de Dieu. »

Et c’est bien notre message dans un monde toujours violent et dans notre pauvre quotidien : Il faut sauver l’homme, et il n’y a pas d’autre moyen que de servir la vie et l’amour, jusqu’à l’extrême.

fr.Bernard

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Attendre la Sainte Pâque avec la joie du désir spirituel.
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Les étapes importantes de nos vies n’obéissent pas aux cadres du temps liturgique. Le temps dit ordinaire peut être marqué par des évènements extraordinaires, des crises, des passions, des épreuves, de nouveaux élans intérieurs. Le Carême peut survenir par temps intérieur calme, ou à des périodes où l’aridité spirituelle a desséché la ferveur. Et cependant nos vies sont aussi ponctuées par les temps liturgiques comme par les saisons.

Nous pouvons aborder le Carême avec la désillusion de nos expériences antérieures et la parcimonie de nos médiocrités coutumières. Cela signifie que l’on n’attend plus grand-chose de soi-même et que le désir s’est étiolé. Nous aurons alors tendance, pour nous excuser et pour légitimer notre pusillanimité (cette étroitesse de l’âme), à penser et à dire que le Carême est un temps artificiel, que ce ne sont pas les quelques petites privations qui comptent, et que les grandes conversions obéissent à d’autres lois. Ne restera que la coloration liturgique de ce temps pénitentiel. Nous chanterons qu’il faut aller au désert et nous nous calfeutrerons dans nos ornières.

Saint Benoît est lui-même assez réaliste quand il parle du Carême. Il constate avec un peu de déception que la vie ordinaire des moines n’est pas aussi ardente qu’elle devrait l’être, et il invite à profiter de ce temps pour ranimer la ferveur. Il propose très concrètement et simplement d’ajouter et de retrancher : un peu plus de ceci, un peu moins de cela. Et c’est bien ainsi que nous balisons nos « efforts de Carême » : un peu plus de prière, de silence, de lectio, d’attention fraternelle ; un peu moins de nourriture, de sommeil, de bavardages, de repli sur soi.

Mais c’est dans le chapitre du Carême que Benoît parle deux fois de la joie, chaque fois en lien avec l’Esprit, et c’est là qu’il parle de la joie du désir spirituel. Nous chantons « le temps du long désir » pour l’Avent. Benoît, lui, parle de l’attente et du désir à propos du Carême, et c’est l’attente joyeuse de la Pâque. Pâques exprime tout le mystère chrétien de nos vies, le sens de l’existence baptismale faite de consentements à la mort et de renaissance, de purification du mal au cœur de nous-mêmes et de transfiguration en Christ. Et c’est bien là que le désir spirituel prend sens, désir de vie et d’amour ouvert sur l’infini. Pâques, c’est le désir d’amour et de vie qui affronte et traverse la mort. Au moment d’aller vers la mort, Jésus parle d’amour, de vie donnée, de vouloir de vie et de fécondité pour les disciples. Il parle encore de cette joie que personne ne pourra nous ravir.

Voici donc un temps pour vivre, pour dilater la vie, même dans la vieillesse, un temps pour aimer, pour croire aux fruits que nous pouvons porter si nous en avons le désir, un temps pour la joie.

fr. Bernard


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